Balade à la pointe des Espagnols

 

Il est parfois étonnant de voir le nombre de sujets consacrés à certains sites tandis que d’autres, peut-être trop retirés des sentiers battus mais au demeurant tout aussi remarquables, sont beaucoup plus discrets au niveau des publications. C’est le cas de la pointe du Conguel que je vous ai présenté il y a quelques semaines et, dans une moindre mesure, de la pointe des Espagnols

 

Pour vous la situer, la pointe des Espagnols se trouve à l’extrême nord de la presqu’île de Crozon, cette croix lancée 25 kms en mer d’Iroise, entre la rade de Brest et la baie de Douarnenez, face aux Amériques.

Taillé dans le grès Armoricain, ce promontoire culminant à 69 m au dessus des flots contrôle la sortie du goulet de Brest. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en 1594, trois compagnies de soldats Espagnols envoyés par Philippe II afin de prêter main forte au duc de Mercœur, alors en conflit avec le roi France, Henri IV, investirent les lieux afin d’y bâtir un fortin. L’idée était d’en construire un second, en vis-à-vis  sur la rive opposée, afin d’interdire l’accès à la rade et isoler Brest qui était alors ravitaillé par la mer. Hélas pour eux, les renforts nécessaires à une telle entreprise n’arrivèrent pas à temps. Au lieu de ça, les 400 soldats Espagnols déjà sur place, aux ordres du capitaine Don Thomas Praxède, durent se retrancher dans leur fortin, au bout de l’éperon rocheux, pour faire face au siège des troupes Franco-Britanniques (une fois n’est pas coutume…) commandées par le maréchal d’Aumont. Luttant à 1 contre 13, puisque les assaillants étaient dit-on plus de 5.000, la plupart périrent au terme d’un mois de combats acharnés (précisément entre le 15 octobre et le 18 novembre 1594), tant et si bien que le jour de la reddition, il ne restait plus que 13 survivants !!! L’ironie de l’histoire fit que les renforts tant attendus n’étaient qu’à quelques lieues de là, du côté de Locronan, mais il était désormais trop tard, la messe était dite…

Malgré tout, les Espagnols n’avaient pas démérité car depuis leur position aujourd’hui disparue, ils étaient parvenus à mettre hors de combat 3.000 de leurs adversaires !!!

C’est cet épisode tragique qui a donné à la pointe de Roscanvel (l’appellation qu’elle portait autrefois) son nom actuel, certes, pas très couleur locale mais tellement légitime.

 

Le petit fort carré que l’on peut voir et même visiter à proximité immédiate de la pointe, n’est donc pas celui de nos valeureux Espagnols ! Il est bien postérieur à tout cela puisqu’il fut érigé sous Napoléon 1ier, en 1812.

Par-delà un large fossé, selon la terminologie de l’époque, il s’agit en fait d’une tour de 16 m de côté qui abritait une garnison de 60 hommes en charge de 4 canons de 16 où 24 livres. Ces derniers prenaient place sur une terrasse protégée par des parapets. Pour que l’ouvrage soit défilé des vues du large, cette plateforme fût démantelée par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, d’où l’aspect actuel du fort. Lors de notre promenade à la pointe des Espagnols, nous avons eu l’occasion de le visiter. Bon pour le coup c’est assez sommaire : le sous-sol abritait le magasin à poudre et les vivres tandis que l’étage, une vaste pièce voutée, servait de logis aux canonniers. Comme à bord des navires, la nuit ils tendaient leurs hamacs dans les espaces disponibles puis les retiraient durant la journée pour vaquer à leurs occupations qui devaient être somme toute assez limitées vue la configuration des lieux.

Aujourd’hui, l’endroit sert à organiser des expositions durant la belle saison. Lors de notre venue  nous avons pu y admirer une collection d’aquarelles et de pastels sur le thème de la mer, façon carnet de voyage.

 

Après ce petit intermède, nous nous sommes engagés parmi les bruyères en fleurs et les mûriers sauvages, sur le sentier des douaniers qui surplombe le fameux goulet de Brest.

Matérialisé par la pointe du Portzic au nord-est, celle du Petit Minou  au nord-ouest, la pointe des Capucins au sud-ouest et celle des Espagnols au sud-est, cet accès maritime parcouru par de puissants courants s’étire sur 6 kms pour une largeur moyenne de 2 kms. Sa profondeur maximale quant à elle, atteint 45 m, avec toutefois quelques écueils dans sa partie centrale, entre la tourelle de la Roche Mengam et le plateau des Fillettes, qui divisent la passe en deux chenaux distincts. Celui qui longe le trait de côte nord est plus large et plus profond, et donc privilégié par les navires de fort tonnage, tandis que celui qui borde la pointe des Espagnols est plus étroit avec deux fois moins de fond.

Quoi qu’il en soit, c’est très tôt que les hommes comprirent la haute valeur stratégique du goulet c’est pourquoi ses rives escarpées sont truffées de fortifications, certaines multi-centenaires, d’autres beaucoup plus récentes comme celles établies par l’occupant à partir de 1942. La pointe des Espagnols était alors coiffée d’une batterie de FLAK (la défense anti-aérienne Allemande) autour de laquelle s’ordonnait un important complexe de bunkers, essentiellement des soutes à munitions et des abris pour le personnel. La plupart sont aujourd’hui envahis par les ronces, enfouis à tout jamais sous un épais tapis  végétal, mais, à flanc de falaise et même parfois à fleur d’eau, on peut encore en apercevoir quelques-uns dont le béton se confond avec la roche. Ceux-ci abritaient des pièces d’artillerie et même pour quelques-uns, des tubes lance-torpilles, destinés à accueillir comme il se doit tout navire ennemi qui aurait été tenté de forcer le passage.

D’ailleurs, en parlant de navire militaire, on peut toujours y apercevoir le va-et-vient des bâtiments de la Marine Nationale gagnant la haute mer où rejoignant l’abri de la base navale. Les plus remarqués sont sans conteste les SNLE, les fameux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins  qui, sous bonne escorte, regagnent leur antre de l’Île Longue, tout au fond de la rade. Personnellement je n’y ai jamais assisté mais mes parents, eux, ont eu cette chance pas plus tard qu’au mois de septembre et ils m’ont dit que c’était original à voir…

 

La balade s’achève par la pointe elle-même. Après avoir traversé les vestiges de l’enceinte défensive érigée en 1749 et dépassé une batterie pour 3 canons de 320 mm datant de 1882, tout ceci noyé sous les broussailles, nous voici arrivé sur un terre-plein au milieu duquel trône une ancienne  table d’orientation. Et bien, qu’il n’y ait plus rien d’indiqué dessus, il n’en demeure pas moins que le panorama alentour est somptueux.

Tandis qu’en contrebas, le courant tourbillonne autour du récif de la Cormorandière signalé par une balise, la vue embrasse tour à tour l’enfilade formée par le goulet, large fleuve animé par le ressac, la pointe du Portzic avec son phare et son sémaphore, le port de Brest avec son arsenal au premier plan, l’estuaire de l’Elorn, la presqu’île de Plougastel-Daoulas, la pointe de l’Armorique, la presqu’île de Logonna, celle de Landévennec, l’anse de Poulmic, l’Île Longue et bien entendu, l’ensemble de la rade qui personnellement me fait penser à un immense lac… en tout cas, vu d’ici on comprend mieux pourquoi l’endroit fut autant convoité !!!

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