Balade à la pointe du Raz

Arfff !!! La pointe du Raz – Beg-ar-Raz en Breton – et son p’tit parfum de bout du monde…

Perché à 71 m au dessus des flots, à l’extrémité du cap Sizun et de la Cornouaille, ce n’est pas l’endroit le plus occidental de la France continentale – contrairement aux idées reçues, il s’agit de la pointe de Corsen, dans le Léon voisin – mais indubitablement, l’un des plus pittoresques et des plus impressionnants de Bretagne.

Il s’agit d’un éperon granitique à l’aspect relativement dénué et dont les falaises escarpées s’abîment en mer dans une succession de rochers acérés constamment ébranlés par les éléments. L’un d’entre eux, à quelques encablures seulement, est surmonté par l’emblématique phare de la Vieille. Mais ce n’est que la partie émergée d’une chaussée semée d’écueils, de marmites et de tourbillons qui passe par l’île de Sein – dont elle porte d’ailleurs le nom – et s’achève 25 kilomètres au large, par delà le récif qui supporte le non-moins mythique phare d’Ar Men. Entre la pointe et l’île de Sein circule l’un des courants de renverse parmi les plus puissants d’Europe : le raz de Sein. En fonction des coefficients de marée et de la météorologie, il peut atteindre – et quelquefois même dépasser – les 10 nœuds, soit plus de 18 km/heures !!! Un véritable torrent auquel viennent parfois se frotter les kayaks de mer, juste en dessous de la falaise, dans le Trouz Yar ; un raz d’où, vous l’aurez sûrement compris, notre sujet tire son nom… Cela va sans dire que lors des tempêtes d’hiver, les conditions y deviennent carrément dantesques !!!

L’entonnoir du raz de Sein représente également la route maritime la plus courte, mais ô combien risquée (…), entre l’océan Atlantique, au sud, et la mer d’Iroise, au nord. Lorsque la navigation y est favorable, on peut notamment y voir passer les navires de la Brittany Ferries qui assurent les liaisons Bilbao-Portsmouth et Santander-Plymouth ; vision improbable d’immeubles flottants qui, tels des éléphants dans un magasin de porcelaine, se faufilent entre le phare de la Vieille et l’île de Sein…

 

Bref, l’endroit n’est pas anodin. Il s’en dégage une force et une majesté qui ne laissent pas indifférents. Dés le 19ième siècle, Victor Hugo et Gustave Flaubert s’inspirèrent de cette farouche beauté et, par leurs récits, contribuèrent à la venue des premiers touristes. Toutes pimpantes dans leurs costumes traditionnels, les femmes de la région venaient vendre leurs dentelles à ces visiteurs providentiels.

Le sémaphore chargé de surveiller les parages est quant à lui érigé en 1838. Il succède à un poste de guet qui, en 1806, fut équipé de signaux optiques afin de prévenir de toute activité ennemie. En attendant la construction du phare de la Vieille qui s’achèvera en 1887, il sera surmonté d’un feu fixe baptisé « le Bec du Raz ».

Notre-Dame-des-Naufragés rejoint la pointe en 1904. Initialement destinée à rendre hommage aux sauveteurs en mer sur la commune de Plounéour-Trez, dans ce qui était alors les Côtes du Nord, actuelle département des Côtes d’Armor, c’est sur fond de séparation des Églises et de l’État (loi adoptée le 9 décembre 1905) que la superbe statue en marbre de Carrare arrive ici.

Œuvre du sculpteur Cyprian Godebski, ce dernier finit par la proposer à Monseigneur Dubillard, évêque de Quimper. Le terrain fut offert à l’évêché par un habitant du hameau de Lescoff, Yves Kersaudy, et l’autorisation du préfet maritime accordée, à la condition expresse qu’elle ne gêne pas la vue des marins du sémaphore. C’est ainsi qu’elle fut transportée de Gênes à Quimper par chemin de fer, puis en charrette jusqu’à son emplacement actuel. L’inauguration eut lieu le 3 juillet 1904,  en présence du clergé, des autorités civiles et militaires, devant un parterre de plus de 8.000 fidèles !!! Depuis, un pardon y est organisé tous les ans, le dernier dimanche de juillet.

C’est également à l’aube du 20ième siècle, que quatre hôtels fleurissent sur les arrières du sémaphore. Leur funeste sort fut régler lors de la seconde Guerre Mondiale, lorsque les Allemands prirent possession de la pointe. Ils y bâtirent une station de détection radar lourde, regroupant six appareils dont un radar type « Mammut Fu MO 52 ». Grace à son antenne mesurant 30 m de large par 15 m de hauteur, il était capable de repérer  des avions à une distance de plus de 300 kilomètres. A ceci s’ajoutaient deux radars type « Freya » d’une capacité de détection de 200 kilomètres et trois radars paraboliques de type « Würzburg Riese » d’une portée de 60 kilomètres. L’ensemble étaient tenu par 350 soldats, marins et aviateurs qui abandonnèrent le site le 8 aout 1944, certes sans livrer combat mais en oubliant pas de dynamiter et incendier les lieux…  

En 1950, une petite maison blanche, l’hôtel de l’Iroise tenu par Marie Le Coz sort de terre. Dans la foulée, une douzaine de boutiques se réinstallent aux abords du sémaphore. En 1962, elles sont réorganisées sous la forme d’une « cité commerciale » de 2600 m² avec l’immense parking qui va bien avec. Outre cette verrue, la fréquentation passe de 300.000 visiteurs annuel en 1970 à 500.000 en 1980, pour atteindre le million dans les années 90. L’anarchie la plus totale règne alors. Les promeneurs livrés à eux-mêmes piétinent allègrement la lande et les pelouses littorales. Pour mettre un terme à ce saccage, la pointe du Raz est réaménagée de 1992 à 1997 et promue « Grand Site de France ». A l’image de l’hôtel de Marie Le Coz, le complexe commercial est rasé et son successeur est déplacé 800 m en amont, dissimulé dans la vallée de Brestrée. L’approche des lieux se fait désormais à pied et le flux de touriste est canalisé sur des sentiers balisés pour permettre à la végétation de reprendre ses droits. Mission accomplie car aujourd’hui, genêts, ajoncs, bruyères et même chèvrefeuilles refleurissent à nouveau !

 

La pointe du Raz c’est très simple : on adore !!!

La première fois que nous y sommes allés avec madame, nous avons emprunté la navette qui était alors un bus au gaz naturel. Nous étions jeunes et pressés, et pourtant… après nous être posé sur les rochers, aux pieds de Notre-Dame-des-Naufragés, face à l’horizon sans cesse changeant, nous avons complètement  lâché prise et nous nous sommes ainsi oublié durant 3H00 !!! Il y a tant à voir : de la course des nuages, en passant par les différents changements de lumière, et donc d’ambiance, jusqu’à l’Enez Sun III revenant de Sein où les petits ligneurs d’Audierne ballottés par les flots, à la recherche du bar sauvage, le fameux bar Breton, qui abondent dans ces eaux fortement oxygénées. Le temps avait comme qui dirait suspendu son envol, ce qui ne nous a hélas pas empêché de chopper de magnifiques coups de soleil…

La seconde fois, nous avons chaussé les chaussures de rando et c’est depuis la baie des Trépassés, via le GR34, que nous avons rejoint le bout du monde. Avec la brise marine pour compagne, une rencontre avec une musaraigne et de vertigineuses échappées sur les criques échancrées au détour desquels ont peu surprendre des bateaux relever leurs casiers à homard, nous avons enfin touché au but avec toujours cette même plénitude béate. L’île de Sein était toujours là, posée au ras de l’eau, si proche et si loin à la fois, tout comme le phare de la Vieille, fidèle au poste et, dans le lointain, sur la droite, presque fantomatique (…), le mystérieux phare de Tévennec.

Depuis que les loulous nous ont rejoints, nous sommes devenus un peu moins ambitieux mais le plaisir est sans cesse renouveler de nous retrouver au bout de ce Finistère…

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