A l'assaut du fort National

A Saint-Malo, s’il est un lieu incontournable que l’on découvre en arrivant par la chaussée du Sillon, posé à l’extrémité de la plage de l’Éventail, tel un navire échoué, c’est bien le fort National !!!

Jadis, ce n’était qu’un écueil – le rocher de l’Islet – qui était découvert au jusant et partiellement recouvert à marée haute. La seigneurie locale y rendait alors la justice en dressant un bûcher sur lequel les condamnés à mort expiaient leurs crimes. Avant de passer de vie à trépas, ces derniers étaient invités à réciter leurs dernières prières au pied d’une grande croix dite la Croix des Ardrés où des Ardrillés. Plus tard, le supplice du feu fut remplacé par celui de la corde. A ce titre l’îlot fut pourvu de « fourches patibulaires », de potences si vous préférez…

Encore plus tard, le rocher fut coiffé d’un phare baptisé le Pharillon – en fait un fanal dans lequel on brûlait des matières résineuses au sommet d’une petite tour –  qui, les nuits sans lune, servait à guider les navires dans le dédale de hauts-fonds qui abondent dans les parages de la cité corsaire… ceci jusqu’en 1682 ou, sur Ordonnance Royale émanant de la main de Louis XIV et sur instruction de Vauban qui en dessina les plans, le site fut fortifié.  Les travaux démarrèrent en 1689 sous la houlette de l’un de ses disciples, l’ingénieur Jean-Siméon Garangeau à qui l’on doit de nombreuses réalisations dans le secteur (…), et s’achevèrent vraisemblablement en 1693.

Sa garnison théorique se composait alors de 2 officiers, 3 sous-officiers, 60 canonniers et une centaine de fantassins pour assurer sa défense rapprochée. A lui-seul, ce bastion avancé en mer, alors appelé fort Royal, était armé de 23 canons ; essentiellement des couleuvrines dont le tir tendu servait à immobiliser les vaisseaux ennemis en ouvrant une voie d’eau dans leur coques. Les mortiers, quant à eux d’un plus gros calibre et utilisés en tir courbe, achevaient le travail de destruction…

De la même manière qu’il s’est tour à tour appelé fort de l’Islet pendant la Révolution Française, fort Impérial sous le Premier et le Second Empire, puis fort National depuis 1870, le site tel que nous le connaissons aujourd’hui – avec sa forme carrée, sa double enceinte,  sa rampe d’accès au pont-levis encadrée par deux demi-bastions, sa caserne posée au milieu de la cour intérieure et sa fausse-braie circulaire orientée vers le mouillage de la fosse aux Normands – a quelque peu évolué dans le temps puisqu’il n’a acquis sa physionomie définitive qu’en 1849. Et bien qu’il ne fût jamais pris par la force au cours de son existence, le fort National fut le théâtre de nombreux faits d’armes.

On lui prête notamment un exploit du corsaire Robert Surcouf qui remonte à 1815. Alors qu’il était attablé dans une taverne où il avait ses habitudes, le bouillonnant Malouin surpris des officiers Prussiens – dont le régiment cantonnait à Dinan – en train de tenir des propos outranciers sur la France. Après avoir brisé une chaise sur le crâne d’un des insolents, il les défia en duel au sabre dans l’enceinte du fort Impérial (…). Il se dit que lors de cette confrontation, il terrassa, chacun leur tour, 11 adversaires et, après lui avoir tranché un poignet, laissa le douzième en vie afin qu’il puisse témoigner de cette formidable prouesse.

 

Quelques décennies auparavant, le 29 novembre 1693, la garnison du fort fût le témoin impuissant d’une sévère attaque Anglo-Hollandaise. En effet, depuis 1692 et l’épisode de la bataille de La Hougue où la flotte du Française perdit 22 de ses meilleurs vaisseaux au large de la pointe du Cotentin,  le repaire de corsaire qu’était Saint-Malo devint le principal objectif du prince Guillaume d’Orange. Et c’est pour éradiquer cette menace qu’en cette funeste nuit de novembre, il lança ce que l’Histoire a retenu sous le nom de « machine infernale » contre les remparts de Saint-Malo. Conçue dans le plus grand secret de la tour de Londres, il s’agissait en fait d’une nef dotée d’un faible tirant d’eau et d’une voilure noire. Remplie de poudre, de bombes et de mitraille, elle était destinée à venir s’écraser contre la tour Bidouane dans laquelle était stockée toute la poudre de la cité. Le but étant  d’ébranler la ville, d’y propager l’incendie et le chao !!!

C’est ainsi  que dans l’obscurité, le fantomatique navire glissa sur l’eau, au nez et la barbe du fort Royal qui répondait à la canonnade de la flotte ennemie. Et il s’en fallu de peu pour que le sombre dessein aboutisse puisque le salut ne vint que d’un violent coup de vent d’ouest qui détourna le brûlot de sa cible, le précipita sur les récifs et le fit exploser prématurément dans un déluge de feu et de débris. Au petit matin, il ne restait plus qu’une épave fumante gisant sur la grève, au milieu des corps meurtris de ses 40 marins. Telle fût la vision dantesque qui s’offrit aux défenseurs du fort Royal…

 

Le dernier évènement en date remonte au dimanche 6 août 1944, alors que les troupes US étaient aux portes de la ville. Durant la nuit écoulée, il semblerait qu’un début de mutinerie ait éclaté entre les marins de la kriegsmarine et les soldats de la wehrmacht. Les circonstances restent troubles et encore inexpliquées à ce jour.  Ce qui est certain, c’est qu’à l’issue de cavalcades nocturnes et de tirs d’armes automatiques qui résonnèrent près de 2H00 dans l’intra-muros, le commandant local de la kriegsmarine se suicida. Quant au commandant de la place, le colonel Von Aulock, il ordonna l’arrestation de tous les Malouins en âge de prendre les armes. C’est ainsi que 450 hommes passèrent la nuit suivante parqués dans la cour du château. Vers 4H00 du matin, alors que la mer était basse, les vieillards et les pompiers furent relâchés tandis que les 380 hommes restants prirent le chemin du fort National. Très vite, ils se retrouvèrent au beau milieu de la ligne de front, entre la chaussée du Sillon tenue par les Américains, au sud, et l’île de Cézembre encore aux mains des Allemands, au nord. Tandis que les balles et les obus sifflaient au dessus de leurs têtes, l’inéluctable se produisit le mercredi 9 août, vers 20H30, lorsqu’un obus percuta le parapet nord, tuant 9 captifs et en blessant 18 autres, dont deux décédèrent quelques heures plus tard. Alors que les morts furent inhumés sur place, la libération des survivants intervint le dimanche 13 août, à la faveur d’une courte trêve négociée par le sous-préfet, le maire, le docteur Aubry et les belligérants. C’est à la lueur du brasier qui ravageait l’intra-muros qu’ils évacuèrent le fort National…

 

C’est totalement par hasard que nous avons pu entreprendre la découverte du fort National. Alors que nous gravissions les rochers tout juste découverts par le jusant, la maitresse des lieux – puisque bien que classé aux monuments historiques depuis 1906, le site est la propriété de la famille Bolleli et de ses descendants depuis 1927… –  nous demanda, avant de refermer la lourde porte à claire-voie, si nous étions intéressé par la visite.  Chose que nous acceptâmes bien volontiers…

Outre ces anecdotes passionnantes et bien d’autres encore, nous pûmes découvrir l’envers du décor,  la cité corsaire sous un œil neuf, ainsi que les dessous de l’édifice puisque qu’à la lueur d’un flambeau, le parcours nous conduisit jusque dans la poudrière du fort. Hormis la caserne qui, suite aux combats d’août 1944,  fût reconstruite à l’identique d’après les plans de Vauban et abrite aujourd’hui les espaces de vie des propriétaires, rien ou presque ne nous échappa !!!

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