A la découverte des forges de Paimpont

Je ne sais pas vous mais rien que le fait d’évoquer une forge en forêt de Brocéliande, ça me fait immanquablement penser au sept nains… donc forcément, il fallait que nous allions y faire un tour. Et c’est sous un ciel gris et bas que nous nous sommes présenté devant l’entrée des forges de Paimpont.

C’est vrai qu’au cœur de sa vaste clairière, au bord de son étang, le site ne manque pas de cachet ! Hélas, la visite a bien failli tourner court car le jour de notre venue, l’endroit était fermé. Et notre salut n’est venu que d’un groupe d’une quinzaine de promeneurs qui n’a pas échappé à l’œil de lynx du maître des lieux : Patrick de la Paumelière, ancien cadre dans l’automobile et héritier de tout ce patrimoine sidérurgique depuis 2004.

C’est ainsi que notre homme nous a exceptionnellement accueilli. Et pour obéir à l’adage « le monde attire le monde », d’autres passants voyant l’attroupement se sont joyeusement joint à nous. De quatre – madame, les loulous et moi – nous nous sommes donc retrouvés parmi une trentaine de visiteurs !

 

Géographiquement, les forges de Paimpont se trouvent au point le plus bas de la forêt, sur un site relativement isolé. Elles se présentent sous la forme d’un petit village-rue séparé d’un étang de 10 hectares (l’étang des Forges…) par une digue-chaussée qui relie la commune de Beignon à celle de Plélan-le-Grand.

Bien que relativement fantomatiques (les forges ont définitivement fermées leurs portes en 1954…), les bâtiments subsistants n’en gardent  pas moins une certaine élégance avec leurs façades de grés et de schiste rouge qui contrastent avec les verdoyantes pelouses, le tout agrémenté de quelques hortensias. Et c’est d’un pas alerte que notre hôte, casquette visée sur la tête, nous a entraîné dans son sillage pour une visite à la bonne franquette mais néanmoins extrêmement passionnée… et passionnante !!!

 

Initialement fondées par Jean-Baptiste d’Andigné de la Chasse et Jacques Farcy de Pesnel, les forges de Paimpont ont fonctionnées en tant que telles de 1653 à 1884. Les ouvriers, travaillaient et vivaient alors sur place en quasi-autarcie, d’où la présence de longères qui étaient aménagées en logements, et même d’une cidrerie ! Le maître des forges (le directeur du site en somme…) vivait dans la continuité de ces bâtiments, dans une maison cossue qui hébergeait aussi toute l’administration.

Mais si cet emplacement a été choisi, ce n’est pas par hasard ! C’est que toutes les ressources indispensables à la sidérurgie sont réunies à proximité. Il y a d’abord le minerai de fer qui affleure dans le secteur (l’étang Bleu au nord du bourg de Paimpont, par exemple, est une ancienne carrière). Puis il y a la forêt dont le bois confié au savoir-faire ancestral des charbonniers, qui jadis grouillaient en ces lieux, fournissait le combustible permettant la fusion du métal. Enfin, il y a le réseau d’étangs conçu par les moines dés le 13ième siècle qui apporte la force hydraulique nécessaire pour actionner les machines.

 

Aujourd’hui, les lieux à jamais endormis semblent extrêmement paisibles mais lorsque les forges étaient en activité, c’était loin d’être le cas. C’était même l’effervescence : au milieu du bruit assourdissant des martinets (en fait des marteaux géants…), des fumées et des odeurs âcres, les hauts-fourneaux étaient en permanence allumés et, derrière, les hommes devaient suivre le rythme infernal des coulées de métal en fusion. On fabriquait alors à Paimpont du fer et de la fonte réputés « doux et pliants, non cassants et rivalisant avec les meilleurs fers d’Espagne et de Suède ». Au 18ième siècle, les forges fourniront même 500 tonnes de fonte et 350 tonnes de fer aux Etats-Unis lors de la guerre d’indépendance !!!

 

Acheminé en charrettes, le minerai était d’abord lavé à l’eau claire, puis concassé à l’aide du brocard (un système de pilons mus par la force hydraulique…), pour ensuite être introduit dans le gueulard des hauts-fourneaux, c’est à dire par le haut, avec de la castine et du charbon de bois. Dans l’antre de la bête, ces matériaux se consumaient à 1600°c minimum durant 6 heures. A l’issue, une petite ouverture était pratiquée dans la maçonnerie en brique, à la base du haut-fourneau. Par cet orifice s’écoulait la matière brute : la fonte. Sous forme de coulées en fusion elle se déversait dans des petites tranchées revêtues de sable, à même le sol. Dans ces tranchées, elle refroidissait jusqu’à totale solidification pour former des barres pesant jusqu’à plusieurs centaines de kilos : les gueuses.

Concernant les hauts-fourneaux, même s’ils fonctionnaient en continu, ils étaient parfois arrêtés en alternance pour être entretenus, renforcés où même reconstruits. Aussi, les deux spécimens actuellement visibles sur  le site datent respectivement de 1832 et de 1842.

Selon les besoins, les gueuses rejoignaient ensuite l’affinerie pour être transformé en fer. Pour ce faire (ça rime en plus !...), la fonte était à nouveau montée en température dans des fours et décarburée en y insufflant un puissant flux d’air grâce aux soufflets, d’où l’intérêt de la force hydraulique ; cette même force qui actionnait les martinets (…) et leur permettait de compacter la loupe de fer jusque-là poreuse… 

A noter que l’affinerie n’existe plus aujourd’hui. Il n’en subsiste qu’une dalle et la canalisation d’eau qui, depuis l’étang,  permettait d’activer la rotation des roues à aubes et d’entraîner tous les mécanismes associés (brocard, soufflets, martinets, etc. …).

Lorsque la fonte avait besoin d’être rendue plus homogène en vue d’être moulée (ce qui n’était pas systématique…) elle était dirigée vers la fonderie, un bâtiment légèrement à l’écart qui est aujourd’hui en ruine et complètement envahit par la végétation. D’après notre hôte, il est prévu que ce soit le prochain à bénéficier d’une restauration mais en l’état, il est impossible d’y mettre un pied devant l’autre…

La visite se poursuivit par le laminoir, la fierté de Patrick. Long de 40 m et large de 12 m, cet édifice de 600 m² récemment restauré avec le concours des architectes des bâtiments de France, servait autrefois à fabriquer de longues pièces de métal comme par exemple, les rails de la ligne de chemin de fer Rennes-Paris ouverte en 1857. Aujourd’hui, revêtu d’un parquet clouté façon marine et toujours équipé de ses colonnes en fonte, il accueille mariages, séminaires, concerts et expositions. Dans la pierre de ses murs, on peut toujours deviner les axes des puissants trains de laminoir (en fait d’énormes rouleaux…) qui l’équipaient autrefois.

 

Notre circuit s’acheva par les remises à voiture puis par une petite salle où sont exposées des maquettes  au 1/30ième de fort belle facture. Là, sur un ton ému, Patrick conclu en nous expliquant qu’à leur apogée, en 1850, les forges de Paimpont avaient compté jusqu’à 500 ouvriers (en incluant les bûcherons, les charbonniers, les mineurs, les chauffeurs, les fondeurs, les lamineurs, les mouleurs ainsi que les menuisiers, les charpentiers et même les maçons…). C’était alors le premier employeur de la région, les forges les plus importantes et les plus réputées de Bretagne. Elles approvisionnaient entre-autre les arsenaux de Brest et Lorient !

Hélas, face à une concurrence impitoyable, notamment en provenance d’Angleterre, l’année 1884 voit l’arrêt des hauts-fourneaux. Le laminoir et la fonderie, quant à eux, continueront à fonctionner sous forme de manufacture – les ateliers Albert Edet – qui, à partir de fer et en fonte achetés sur les marchés extérieurs fabriqueront des chaudrons, des galettoires, des radiateurs, des chaudières, des plaques de cheminées, des pressoirs et des machines agricoles (elles vont notamment participer à l’essor de la moissonneuse-batteuse…) destinés à équiper la Bretagne.

Le site n’étant plus compétitif et qui plus est, fort mal desservit par les transports (comme je l’écrivais au début de ce sujet, Paimpont c’est très beau mais plutôt isolé…), l’aventure s’achèvera définitivement en février 1954.

En reconnaissance de leur glorieux passé et au regard de leur cadre unique, les forges de Paimpont sont inscrites à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 2001.

 

Donc même s’il n’y a pas un nain à l’horizon, les forges de Paimpont demeurent un magnifique endroit, très marqué par sa riche histoire industrielle, que je vous recommande vivement de visiter ! En plus, l’actuel maître des lieux, véritable érudit en la matière, vaut vraiment le détour…

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