A l'assaut des remparts de Saint-Malo

 

Arf ! Saint-Malo !!! C’est ici que j’ai découvert la Bretagne il y a maintenant 11 ans et ce fût effectivement une très belle entrée en matière. Lors de notre premier séjour en amoureux, nous logions à Saint-Servan, à mon goût un peu trop loin de l’intra-muros… aussi, quelques années plus tard (et une charmante tête blonde en plus…), m’étant juré que l’on nous y reprendrait plus d’être aussi excentré, c’est directement sur le Sillon, face à la mer et à deux pas de la porte Saint-Vincent que nous avons décidé de poser nos bagages.

Aussi, tout le temps que nous mettions auparavant pour traverser Saint-Servan, contourner le port de plaisance des Sablons, longer la chaussée Eric Tabarly et parfois poireauter à l’écluse qui permet aux bateaux de quitter le bassin Vauban, nous l’avons mis à profit pour flâner sur les remparts, pour ainsi dire matin, midi et soir…

 

C’est vrai que lors de notre première visite, même s’il fallait bien crapahuter pour la mériter, la cité corsaire nous avait fait très forte impression.

Imaginez un immense vaisseau de pierre fièrement campé au milieu des eaux, avec d’un côté les différents bassins du port où son amarrés petits et grands voiliers, et de l’autre la Manche qui vient lécher ses soubassements. Aux pieds de ses épaisses murailles de granit, et malgré mon 1,82 m, je crois que je ne me suis jamais senti aussi petit, pour ne pas dire insignifiant, aussi bien au regard de l’édifice que celui de l’histoire des lieux. Et une fois les solides portes franchies, ce sentiment de grandeur ne fait que s’accroître. L’austérité ressentie à l’extérieur est également bien présente à l’intérieur mais avec un petit supplément d’âme, comme un parfum d’aventure materné de vieille France. Entre ses ruelles timidement éclairées par des lanternes, ses pavés où porte le pas et ses échoppes, certaines presque clandestines, signalées par des enseignes en fer forgé, c’est limite si l’atmosphère n’embaume pas les résidus de poudre, les épices et le rhum…

Bref, on a vraiment l’impression d’être propulsé dans le passé, aux temps de la marine à voile et,  au détour de chaque venelle ou au sortir d’une taverne (je sais : ce terme est quelque peu suranné  mais l’ambiance des lieux s’y prête à merveille donc j’ose...), on s’attend à voir débouler des flibustiers en goguettes, et pourquoi pas le capitaine Jack Sparrow (oui, j’avoue : Surcouf ou Duguay-Trouin auraient été plus appropriés mais j’avais envie…).

Depuis les remparts, ça fleure bon les embruns et l’air du large. Ici l’horizon est constellé de rochers, de récifs, d’îlots et de forts au milieu desquels il est très facile de s’imaginer l’ennemi s’insinuer toutes voiles dehors. Là encore, on s’attend voir à tout moment les canonniers accourir auprès de leurs pièces pour défendre la cité… où, à la nuit tombée, dans la lueur d’un flambeau, apercevoir les chiens du guet rôder sur la grève à la recherche d’un éventuel intrus…

Pour moi, Saint-Malo, c’est tout ça : un véritable feu d’artifice dans la tête et se sentiment grisant de revivre les grandes heures de l’Histoire !!!

 

En effet, à l’origine il y a l’île d’Aaron, en fait un rocher relié au continent par un cordon de sable (l’actuelle chaussée du Sillon…) qui, au 12ème siècle, devient siège épiscopal et prend le nom de Saint-Malo, en hommage  à Mac Low (encore appelé Maclou, Maloù ou Malo…), un moine d’origine Galloise, premier évêque d’Aleth et, accessoirement, l’un des sept saints fondateur de la Bretagne. C’est à cette époque que sont érigés les premiers remparts.

Un donjon sort de terre et l’enceinte est agrandie à la fin du 14ème siècle, lorsque la cité refuse de reconnaitre l’autorité du duc Jean IV et rallie la couronne de France. En 1415, la ville est restituée au duc Jean V qui, pour assoir son pouvoir, développe le donjon qui deviendra un véritable château sous le règne de François II puis de sa fille, la fameuse duchesse Anne qui pour mettre un point final à toutes velléités assénera la célèbre phrase : « Qui qu’en groigne, ainsi sera, car tel est mon bon plaisir » (ce qui signifie peu ou prou en Français moderne : quoi que vous en dites, je fais ce que je veux et je vous em****e).

C’est donc aux pieds de ces remparts  qu’en 1534, l’explorateur Jacques Cartier s’élança pour partir à la découverte du Canada. N’oublions pas non-plus qu’entre 1550 et 1680, Saint-Malo fut le premier port de France, tant par l’importance de sa flotte que par la valeur des marchandises débarquées (en provenance des Amériques, d’Arabie,  des Indes, de Chine et des mers du sud…), s’attirant au passage la convoitise des Anglais et de leurs alliés Hollandais. C’est ainsi qu’au gré des retentissements diplomatiques, les armateurs Malouins se tournèrent vers la guerre de course qui connu son apogée entre 1688 et 1713. Le port arma jusqu’à 900 navires corsaires qui, sur lettre de marque royale, menaient la vie dure aux flottes militaires ennemies et pillaient sans vergogne leurs navires marchands. Les plus braves de ses bourlingueurs des mers ont d’ailleurs laissé leur nom à la postérité et leurs statues sur les bastions.

C’est d’ailleurs à partir de cette époque, en 1689, que Jean-Siméon Garangeau, enfant du pays, ingénieur du Roi et disciple du talentueux Vauban, se lance dans la construction des forts en mer, au large de Saint-Malo : Harbour, le Petit Bé et la Conchée. Et bien que non-achevés, ils permettront de repousser deux attaques Anglo-Hollandaises, l’une menée du 23 au 30 novembre 1693 et la seconde conduite entre le 14 et le 18 juillet 1695. Enfin, entre 1708 et 1742, assisté d’un certain Amédée-François Frézier, il remaniera profondément les fortifications de la cité corsaire.

Dernier acte en date : août 1944 ! Alors que l’intra-muros est écrasé par les bombes alliées et ruiné à 80%, ses remparts seront miraculeusement épargnés. On peut retenir qu’à travers les siècles, ils auront été les témoins d’une fronde, d’une grande aventure humaine, de florissants échanges commerciaux aux quatre coins du monde, de la guerre de course, de la grande pêche sur les bancs de Terre-Neuve, des légendaires cap-horniers et même, de façon beaucoup moins avouable, de la traite négrière puisque, le premier navire Malouin dédié à ce genre de trafic fut armé en 1669… on estime d’ailleurs que 80.000 esclaves seraient passés par là entre 1720 et 1824 !!!

 

Quoi qu’il en soit, comme je le disais en préambule, c’est sans modération aucune que avons parcouru quotidiennement ces remparts, dans un sens puis dans l’autre, tantôt paresseusement étendus sur le parapet du bastion de la Hollande pour voir arriver les ferries en provenance de Saint-Helier, de Plymouth où de Portsmouth, tantôt accoudés à la tour Bidouane  pour observer la marée couvrir puis découvrir le gué conduisant au Grand Bé, l’ultime demeure de l’écrivain et homme politique François-René de Chateaubriand ; où encore au sommet de la tour Notre-Dame pour regarder les baigneurs batifoler sur la plage de Bon-Secours et son emblématique piscine d’eau de mer.

On dit qu’il faut une heure pour arpenter les 1752 m de remparts (où « faire les murs » comme disent les Malouins…) qui ceinturent la cité corsaire mais il y a tant à contempler dans cet univers maritime en perpétuel mouvement, avec ses ciels changeants, ses eaux variant du gris argent au vert émeraude, que je dois avouer que nous y avons passé des journées entières à musarder… que du bonheur !!!  

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